"Héloïse
et Abélard" : des amoureux mythiques, mais surtout un homme et une
femme du 12e siècle au destin fascinant. Lui, philosophe passionné,
brisé dans son corps, mais qui enseigne une façon de vivre,
de penser et d'être conforme à sa foi. Il luttera pour la
liberté des convictions de chacun, pour le droit à la remise
en question de toute pensée établie, jusqu'à être
rejeté par les autorités de l'Église. Elle, qui ne
veut jamais oublier son amour pour Abélard, qui revendique ses désirs
de femme, qui refuse l'hypocrisie, mais qui dans sa lucidité ira
jusqu'au bout de la fidélité à sa foi. Deux êtres
"en flamme" que nous retrouvons dans le contexte de ces événements
méconnus d'un moyen âge où l'Espérance n'est
pas moins qu'aujourd'hui une petite lueur acharnée d'amour.
L'histoire
Vers III5, Pierre Abélard, philosophe et dialecticien connaît une gloire absolue. Chanoine de Notre Dame de Paris mais non encore ordonné prêtre, il dispense un enseignement qui lui attire une admiration immense. Abélard se voit confier l'éducation de la jeune Héloïse nièce de son confrère Fulbert. Entre le maître et l'élève naît un amour brûlant. Bientôt, l'oncle découvre leur liaison et les sépare. Abélard enlève alors Héloïse qu'il emmène en Bretagne, où elle donne le jour à un enfant. Abélard pense apporter une réparation satisfaisante à Fulbert en épousant secrètement Héloïse d'ailleurs réticente, mais Fulbert, dans un accès de rage contre le "séducteur" soudoie des valets et, une nuit, le fait castrer.
Abélard se retire alors à l'abbaye de St Denis et pousse Héloïse à prendre le voile au couvent d'Argenteuil. Misérable, profondément abattu, Abélard reprend ses leçons mais se voit infliger une première condamnation doctrinale au concile de Soissons (II2I). Errant de monastère en monastère Il fonde bientôt l'ermitage du "Paraclet" qu'il confiera plus tard à Héloïse. Devenu abbé de St Gildas de Rhuys, Abélard se trouve de plus en plus en butte à l'hostilité de l'Eglise. C'est St Bernard et sa puissante influence qui lutte contre le champion de la dialectique et qui obtient contre lui une grave condamnation au concile de Sens (II40). Réfugié à l'abbaye de Cluny auprès de son grand ami Pierre le Vénérable. Abélard meurt quelques temps après.
Le combat d'Abélard est un combat clair et logique contre l'intolérance et l'obscurantisme, pour une foi raisonnée et un droit de remise en question de tout enseignement. Son histoire d'amour avec Héloïse dépasse l'anecdote à cause de la personnalité de cette femme vraie, charnelle et d'une lucidité puissante. On oublie peut-être trop souvent que cet amour devenu mythique repose sur deux êtres qui s'embarrassent bien peu de "romantisme".
l'auteur-metteur en scène
Alain
Combes :
Acteur
depuis 1969, il est aussi auteur d'une quarantaine de pièces montées
dans divers lieux (théâtre Essaïon à Paris, Théâtre
Mouffetard à Paris, festival du café théâtre
à Cannes, Arènes de Nimes, plusieurs cathédrales...).
Il a mis en scène une cinquantaine de spectacles.
Les
comédiens
Alain
Aparis :
Acteur
professionnel depuis 1973 dans plus de soixante pièces, une dizaine
de rôles dans des films et téléfilms français
et étrangers ; il est aussi metteur en scène, auteur et formateur.
Il sera Abélard.
Blanche
Bataille :
Actrice
professionnelle depuis 1979 dans plus de quarante pièces, conteuse,
formatrice, elle est aussi auteur et metteur en scène de spectacles
pour enfants. Elle sera Héloïse.
Présentée
par la compagnie D.I.T. du Broussan, "Héloïse et Abélard"
a été présentée dès octobre 1997 au
Parvis des Arts de Marseille, à Evenos, Le Brusc. En 1998, courant
mars à Lyon, puis au château de Lasalle, au Beausset, à
Collobrières, en août à Albi, dans la cathédrale
Ste Cécile et en octobre à Toulon.
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Le
ciel s'est assombri. Avant ce soir, le vent viendra.(Un temps) Héloïse...
Je dois partir.
Quand
?
Aujourd'hui-même.(Un
temps)
Cet
automne, nous avons manqué d'hommes pour couper et rentrer le bois.
La saison s'annonce rude. Le meunier a vu plusieurs loups rôder.
Quand la neige vient, pendant des semaines ils sont notre seule visite...
nous devons veiller à la bergerie et au clapier. Au creux de l'hiver,
quand ils deviennent acharnés, je dois faire mettre des torches
aux entrées. Ce sont surtout leurs hurlements qui... (Un temps)
Notre
sœur Béatrix devrait revenir au monastère à la tombée
du jour. Nous saurons si nos malades sont guéries...
Tu
ne peux pas t'en aller avant d'avoir de leurs nouvelles.(Un temps).
Héloïse...
Tu
ne peux pas t'en aller avant d'avoir de leurs nouvelles ! Il y a deux soeurs
malades au village... tu n'en as aucun souci ?
Chacune
de vous m'est précieuse... mais ma route est longue.
Abélard,
je ne sais quand tu reviendras. Peut être même... que nous
ne nous reverrons jamais. Je t'en prie, puisque tu aimes cette communauté,
que tu lui as donné ce lieu... reste encore jusqu'à demain.
Il
n'y avait ici qu'un oratoire de pierre et quelques huttes de bois. Suger
vous avait fait expulser du couvent d'Argenteuil, devant votre misère
je me devais de vous offrir ce lieu.
Tu
as su gérer ce petit bien avec science : tant de pauvres de la région
profitent de ce que vous avez développé ici. Et puis, je
rends grâce à Dieu pour ta direction : tu sais conduire les sœurs de cette communauté avec affection et droiture.
Pourtant
j'ai besoin de conseils... j'ai besoin... de toi.
Pourquoi
si peu de lettres dans toutes ces années, pourquoi de si rares visites
?
Toi,
le maître de l'éloquence, toi qu'on redoute ou qu'on loue
pour ses cours, ses sermons, ses discours, toi dont la parole est vénérée
par tant d'hommes dans ce monde... tu es resté muet avec moi...
La
cause de mon mutisme, ce n'est pas la négligence, mais plutôt
la très grande confiance que j'ai dans ta sagesse. J'ai jugé
tes qualités suffisantes pour ne pas t'accabler de conseils. Héloïse,
tu as montré par ta conduite une fidélité au service
exemplaire, tu es une perle dans les mains de Dieu.
Cesse
tes éloges sinon je t'accuserai de flatterie et de mensonge. Aie
à mon égard plus de crainte que de confiance et n'essaye
pas de me dire que "la vertu a son couronnement dans le malheur", je n'ambitionne
pas la couronne du vainqueur; bien souvent je fuis le danger plutôt
que de provoquer la bataille...
En
paraissant fuir les louanges, on les provoque d'autant mieux... Méfie-toi
de cette duplicité. Ce n'est pas que je t'en soupçonne, non,
crois-moi, je ne doute pas de ton humilité, mais freine tes excès
de langage de peur que tu ne paraisses chercher la gloire en semblant la
fuir.
Tu
as raison. Je tiens à tes conseils, comme chaque sœur de cette communauté.
C'est grâce à toi que nous avons pu retrouver un peu de réconfort
et de paix. Oui, tu es pour nous toutes le Seigneur, ou plutôt le
père, et nous sommes tes servantes, ou plutôt tes filles.
Mais... je sais aussi que tu es mon époux, même si tu es mon
frère, et que je suis ton épouse même si je suis ta
sœur.
Alors,
père ou époux ou frère, je suis frustrée de
ta présence et même de l'affectueux langage d'une lettre,
pourtant les mots te coûtent si peu. Mais tu es si avare de paroles
envers moi que j'ai tort d'attendre de ta part un acte généreux.
Je croyais avoir des mérites à tes yeux, j'ai tout fait pour
toi, encore aujourd'hui je persévère pour t'obéir.
Abélard,
je ne devrais peut-être pas le dire, ni même m'en souvenir,
mais c'est sur un ordre de toi que je me suis livrée dans ma première
jeunesse aux rigueurs de la vie monastique. Et sache que je n'ai pas à
en attendre de récompense divine puisque ce n'est pas l'amour de
Dieu qui m'y a poussée, mais le désir de t'obéir et
d'être avec toi dans ton malheur. Mon cœur m'a quittée, il
vit avec toi. Sans toi, il ne peut plus être nulle part. Tant que
je goûtais le plaisir avec toi, on a pu hésiter sur mon compte
: agissais-je par amour ou pour le plaisir ? Mais maintenant que je me
suis interdit tout plaisir pour ta volonté on voit bien ce que furent
mes vrais sentiments.
Dis-moi,
après tant d'années à diriger cette communauté,
à organiser des secours pour les pauvres de la région, à
enseigner, à faire entendre l'Évangile par tes paroles et
tes actes, dis-moi si tu regrettes cette vocation ?
Ce
n'était pas une vocation. Après ton malheur, après
cette terrible blessure dans ta chair, tu as voulu devenir moine...
Ma
blessure m'interdisait tout secours... Tu le sais dans notre monde l'eunuque
est rejeté...
Tu
as choisi pour toi, mais tu as choisi aussi pour moi. Tu m'as conduite
au couvent d'Argenteuil pour que je prenne le voile, moi, ton épouse
!
Mais
cela n'est rien : j'étais prête à tout pour t'accompagner
dans ton malheur, mais tu as douté de moi...
Comment
peux-tu dire...
Tu
m'as fait prononcer mes vœux la première, tu as voulu que je sois
d'abord moniale avant que tu sois moine...
(Un
temps)
Héloïse,
regrettes-tu cette vocation ?
Tu
m'y as conduite, mais je l'ai ensuite reçue de Dieu. Après
tant de pleurs et de souffrance, j'ai voulu qu'elle soit une richesse.
Oui, je vis mon service avec dévouement, oui, je veux aller au bout
de ce chemin dans la fidélité, oui... mais jamais je ne renierai
l'amour que j'ai pour toi, et ce que nous avons vécu... car cela
aussi c'est un don de Dieu.
Tu
étais jeune, désemparée, c'est Lui qui t'a donné
la force, tout comme à moi.
Abélard,
je suis encore si faible. Je refuse d'oublier notre amour, j'ai peur de
cette froideur que tu me témoignes.
Je
voudrais te donner tant de chaleur, Héloïse, mais une chaleur
qui ne soit pas celle d'un corps mutilé, glacé par sa faiblesse,
ni la chaleur d'un amour entretenu dans une âme pleine d'orgueil
et d'égoïsme. Je désire avoir le cœur propre pour te
donner un peu de la chaleur de Dieu, non de la "pauvre mienne".
Tu
me parles d'aujourd'hui, mais tu nies le passé. Je suis fondée
sur ce passé.
Dis-moi
seulement, si tu le peux, pourquoi depuis notre conversion monastique,
que tu as seul décidée, tu m'as laissée tomber en
oubli ; pourquoi tu m'as refusé la joie de tes entrevues, la consolation
de tes lettres. Dis-le si tu le peux, ou bien je le dirai, moi, ce que
je crois savoir, ce que tous soupçonnent... C'est le goût
du plaisir plus qu'une véritable affection qui t'a lié à
moi, le plaisir plutôt que l'amour. Du jour où ces joies du
corps te sont devenues impossibles, toutes les tendresses qu'elles t'avaient
inspirées s'évanouirent. D'autres que moi le pensent, c'est
même un bruit répandu... J'aimerais trouver des raisons pour
t'excuser et pour me contredire...
C'est
Dieu qui t'aime véritablement et non moi. C'est vrai, cet amour
que j'ai eu pour toi n'était qu'amour du plaisir. J'aimais assouvir
mes désirs, voilà tout ce que j'aimais...
Abélard...
C'est
plus tard, après mon malheur, que j'ai compris ce que voulait dire
aimer.
(Un
temps, Héloïse va à la fenêtre)
Un
groupe arrive à la porterie. Accorde-moi quelques instants, je ne
serai pas longue...
(elle
sort)