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Des expériences de mise en scène

 

Après les mises-en-espace qui se veulent des présentations très souples des textes bibliques, nous abordons quelques exemples de spectacles qui, bien que sobres sont du domaine du théâtre.

 
1. Une 1ère expérience : l'Evangile de Marc. 

En 1987-88 nous avons présenté "Marc : l'Evangile " dans 40 théâtres de France devant un public de 100 à 1500 personnes à chaque représentation.

a) Adaptation et bases de travail 

Dans l'Evangile de Marc, le texte prend souvent la forme d'une narration ou d'un dialogue rapporté, pourtant, nous n'avons pas voulu le voir comme une alternance de récits, de dialogues et quelquefois de discours, mais nous avons voulu, sans trop nous soucier des formes, partir de sa "dynamique" de "parole pour tous". Ce point de départ nous paraissait d'ailleurs être celui de Marc qui annonce "la couleur" dès le début :

"Commencement de l'Evangile concernant Jésus Christ, le Fils de Dieu "(voir aussi Jean : "ceci a été écrit...")A partir de là, nous essayions de laisser surgir les regards, les déplacements, les silences, même si le texte ne les mentionne pas. Car nous croyions que les récits rapportent des moments de vie, d'échanges, des réactions simples, que les dialogues naissent de situations, en bref que rien n'est fiction poétique. Notre rôle n'est pas de juger le texte mais de le laisser dire, avec nos corps, ce qu'il dit avec ses mots écrits.

Ainsi, l'épisode du reniement de Pierre (Marc 14/72) résume le drame intérieur de Pierre en une courte phrase : "et en y pensant, il pleurait". Cette phrase se dit en 2 secondes, mais, dans notre mise en scène, nous avons choisi de développer cette prise de conscience de Pierre et donc de nous rapprocher de la durée véritable de cette prise de conscience. On voyait donc sur la scène le comédien se déplacer silencieusement pendant une minute et demi et on pouvait sentir la progression "en lui" du drame intérieur.

Rétablir des durées a été d'ailleurs notre souci primordial, tant il est évident que le texte ne mentionne pas à quelle vitesse on doit lire, les pauses qu'on doit faire etc. Il est impossible de passer d'un événement à un autre sans laisser de temps, dès lors, il faut savoir mettre en scène ce temps, cette transition.

On en arrive donc assez vite à chercher les jointures, les liens entre les récits ou les dialogues et à "écrire" une série de silences qui permettent au texte de résonner, de rebondir, de se poursuivre. Ces silences sont des situations qui se prolongent ou s'appellent, sans être des scènes nouvelles rajoutées à l'Evangile

Tous les déplacements sur scène étaient pensés comme une chorégraphie, c'est-à-dire que les entrées, sorties, mouvements se vivaient dans un rythme pré-établi qui évoluait au fil de l'action. Ainsi, nous tentions de mieux conduire l'attention du spectateur tout au long d'un texte dense et parfois surprenant. Le message de notre témoignage était indispensable :
Si l'Evangile était pour nous captivant il devait apparaître captivant aux spectateurs.
Les quatre comédiens étaient tour à tour un personnage ou un autre. Nous avions parfois un texte qui "éclatait" dans plusieurs bouches, et d'autre fois, des dialogues plus intimes et personnalisés comme ils apparaissent dans l'Evangile .

En ce qui concerne Jésus, les paraboles ou les phrases courtes qu'il prononçait étaient dites indifféremment par un des quatre comédiens, hommes ou femmes; par contre, quand une situation nous faisait retrouver un Jésus moins "paroles" mais plus "personne" nous avons préféré que Jésus soit un des deux comédiens hommes. Ce qui veut dire que deux comédiens étaient alternativement Jésus. Non seulement ce choix ne gênait pas la compréhension, mais il a été un élément très apprécié du public.

Jésus se reconnaît par ce qu'il dit et non par une apparence stéréotypée qu'on lui prête parfois, Jésus est Parole faite chair.

b) Le décor et l'espace
Nous ne voulions pas de décor, mais des "climats". Nous avions choisi un système léger composé d'un grand panneau de fond de forme asymétrique et trois praticables de hauteurs différentes. Sur ces éléments jouait un éclairage assez élaboré bien que peu envahissant. Il exprimait des tensions, créait des reliefs au récit sans jamais faire pléonasme à ce qui se dégageait de l'histoire.

c) Les costumes
Des robes très simples sans aucun drapé. Nous voulions plutôt jouer sur les couleurs et leur symbolisme "naturel" : au début dans des tons bleus nuit, bleu pétrole dans des matières légères et fluides : c'est le mystère de Dieu, peut-être un peu lointain . Puis, "le lointain" prend corps et les tissus se font plus lourds, plus mats dans des coloris beiges, rosés, paille, c'est la lumière de la Parole qui prend le pas sur le mystérieux.
De simples étoles de différentes couleurs s'ajoutaient aux robes pour marquer tel ou tel personnage : les pharisiens : étoles blanches ; Jésus : bleu-vert ; Hérode : rouge ...Aucun accessoire n'était utilisé, tout était, non pas "mimé" mais suggéré.

2. Une 2ème expérience : "ACTES"

 Notre deuxième mise en scène d'un texte biblique fut "ACTES" sous-titré : "la naissance du christianisme d'après les Actes des apôtres".
La préparation dura six mois et le spectacle fut créé en octobre 88. Nous n'avions pas l'intention de représenter la totalité du livre des Actes, et nous pouvions ainsi faire le choix d'un certain nombre de "moments clefs".
En utilisant délibérément la totalité de la profondeur des cages de scènes des théâtres, nous avons conçu chaque scène sur plusieurs plans en profondeur, c'est-à-dire qu'on pouvait voir, par exemple, des événements en premier plan s'enchaîner à des événements joués en dernier plan. Ainsi, on passait d'un "moment" à un autre par un fondu enchaîné en profondeur.

Par ce jeu, le spectateur participait à l'action à des niveaux successifs différents: 

- il était observateur parmi la foule, d'un événement se produisant au loin (devant la "Belle porte" du Temple pour la guérison du boiteux : Actes 3),

- il était un des apôtres jugé par le sanhédrin, face à ses juges (Actes 5/17-40),

- il était en même temps avec les chrétiens en prière dans la maison de Marie mère de Marc et présent dans la cellule de Pierre (Actes 12/1-17).

Ces "cadrages" différents correspondaient autant à des distances dans l'espace qu'à des distances dans notre "proximité sensible" avec les événements. De cette manière, le spectateur pouvait, dans une certaine mesure, être acteur du récit. 

3. Des outils pour des objectifs
 L'expérience de "Marc : L'Evangile " illustre bien notre objectif principal : "rendre présent le texte biblique", alors que "Actes" rendait présents des événements contenus dans le texte plutôt que le texte lui-même. Les deux expériences sont complémentaires 

Le travail de mise en scène du texte est particulier, il implique un jeu d'acteur qui s'épanouit dans l'essentiel, une chorégraphie qui soit une exégèse limpide et fondue au vécu.

La préparation passe par une longue étude du texte et de toutes ces incidences : "Ce personnage dit cette phrase, pourquoi ? Celui-ci s'en va, pourquoi ? Que signifie ce passage, comment l'a-t-on interprété au cours des siècles ? etc. Le recours au texte grec et à plus de vingt versions françaises nous a été précieux.
 

Alain Combes