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Ce texte est extrait de 
"Histoire de l'expression orale dans le culte : prédication et lecture" 
d'Alain Combes  

La lecture dans l'Eglise

  

Lire ? Pour qui, pour quoi ?
De l'oral à l'oral
Les premiers siècles : vers la lecture liturgique
Le haut moyen âge : les lecteurs
Latin et langues vulgaires
 

Lire ? Pour qui, pour quoi ?

En ouverture à ces quelques pages consacrées à la lecture biblique en public dans l’église, il est utile de citer un texte de l’Ancienne Alliance, archétype de la lecture communautaire de la Parole:

«...tout le peuple s’assembla comme un seul homme sur la place qui est devant la porte des eaux. Ils dirent à Esdras, le scribe, d’apporter le livre de la loi de Moïse, prescrite par l’Éternel à Israël.
Et le sacrificateur Esdras apporta la loi devant l’assemblée, composée d’hommes et de femmes et de tous ceux qui étaient capables de l’entendre. C’était le premier jour du septième mois.
Esdras lut dans le livre depuis le matin jusqu’au milieu du jour, sur la place qui est devant la porte des eaux, en présence des hommes et des femmes et de ceux qui étaient capables de l’entendre. Tout le peuple fut attentif à la lecture du livre de la loi.
Esdras, le scribe, était placé sur une estrade de bois, dressée à cette occasion. Auprès de lui, à sa droite, se tenaient Matthithia, Schéma, Anaja, Urie, Hilkija et Maaséja, et à sa gauche, Pedaja, Mischaël, Malkija, Haschum, Haschbaddana, Zacharie et Meschullam.
Esdras ouvrit le livre à la vue de tout le peuple, car il était élevé au-dessus de tout le peuple; et lorsqu’il l’eut ouvert, tout le peuple se tint en place.
Esdras bénit l’Éternel, le grand Dieu, et tout le peuple répondit, en levant les mains : Amen ! amen ! Et ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant l’Éternel, le visage contre terre.
Josué, Bani, Schérébia, Jamin, Akkub, Schabbethaï, Hodija, Maaséja, Kelitha, Azaria, Jozabad, Hanan, Pelaja, et les Lévites, expliquaient la loi au peuple, et chacun restait à sa place.
Ils lisaient distinctement dans le livre de la loi de Dieu, et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu.
Néhémie, le gouverneur, Esdras, le sacrificateur et le scribe, et les Lévites qui enseignaient le peuple, dirent à tout le peuple : Ce jour est consacré à l’Éternel, votre Dieu; ne soyez pas dans la désolation et dans les larmes ! Car tout le peuple pleurait en entendant les paroles de la loi. » (Néhémie 8.1-9 L.S.G.).

Après 70 ans d’exil en Mésopotamie, les juifs peuvent réparer les murailles de Jérusalem. Ce travail accompli au milieu de nombreuses difficultés vient d’être achevé.
La redécouverte de la loi de Dieu provoque une émotion considérable parmi le peuple de retour d’exil.

Remarquons le soin avec lequel cette parole est présentée : le lecteur doit être correctement entendu, ce qu’il dit doit être « clair », « compréhensible » (selon les traductions). Il ne s’agit pas d’une lecture liturgique, mais du « surgissement » d’une parole, de la mise en espace d’un texte fondateur. Les hommes et les femmes qui sont sur la place reçoivent cette parole comme une information (ce qu’elle dit de la loi) et comme l’ouverture à une relation perdue avec leur Dieu. Ce qu’ils retrouvent c’est donc bien justement cette relation avec Dieu déjà inscrite dans leur histoire, leur culture, leur terre. Cette parole qui bouleverse est goûtée (ils en découvrent la valeur) mais elle est aussi partagée. Cette dernière phrase pourrait convenir à toute lecture de la Bible en public: elle est destinée à être goûtée et partagée. Personne ne peut la limiter à son univers propre ou considérer qu’elle ne s’adresse qu’à lui, chacun sait que l’autre qui est à côté l’entend aussi. Goûtée et partagée la Parole garde sa valeur pour chaque homme en lui montrant toujours qu’elle s’adresse à tous.

De l’oral à l’oral

Les premiers auditeurs de ce que nous appelons le « Nouveau testament » entendaient les récits et les paroles concernant Jésus, de la bouche de témoins, puis plus tard de la bouche de porteur de la parole des témoins. Les récits, pendant un premier temps furent dits « comme des récits » et non comme des
« oeuvres littéraires », d’autant qu’issus de l’oralité, ils se transmettaient par l’oralité.
Quand des écrits vinrent fixer la transmission orale, l’oralité ne cessa pas d’exister puisqu’on lisait toujours oralement et publiquement ces écrits.
Les épîtres, autrement dit « les lettres », quant à elles, dictées certainement dans la plupart des cas, donc issus d’une parole orale, ne passaient par l’écrit que le temps de faire le voyage jusqu’aux destinataires. De nouveau, ces lettres redevenaient « parole orale » pour être entendues par une communauté, puis par une autre.

Dans ces tout premiers temps, la lecture publique de la bible avait la forme d’une communication orale simple, comme nous la connaissons encore quand une personne lit pour un groupe une lettre qu’elle a reçue, ou quand elle rapporte des événements. La lecture « liturgique » n’était pas encore née.
(On peut certainement mettre à part les psaumes, qui, en prolongement des habitudes juives pouvaient être chantés.)
 

Les premiers siècles
Vers la lecture liturgique

Le temps passant, la distance grandissante avec les faits rapportés et avec les premiers témoins conduisit à une solennisation des différents moments du culte. Mais, dès le lle siècle la place de la lecture était fortement attestée:

« Le jour qu’on appelle jour du soleil, tous les fidèles de la ville et de la campagne se rassemblent en un même lieu; on lit les écrits des apôtres et des prophètes, aussi longtemps qu’on en a le loisir; quand le lecteur a fini, celui qui préside adresse quelques mots d’instruction au peuple et l’exhorte à reproduire dans sa conduite les grandes leçons qu’il vient d’entendre. » (Justin, 1ère apologie ch. 67, traduction de Genoude, Sapia 1837.)

Remarquons la phrase : « Aussi longtemps qu’on en a le loisir » qui donne à penser qu’on n’avait pas une pratique de la lecture limitée dans le temps.

La diaspora juive, en particulier lors de l’exil à Babylone avait provoqué la naissance de lieux de culte hors de Jérusalem : les synagogues. Ensuite, le culte synagogale s’était développé, constitué de prières, de lectures et la prédication. Cette structure sert tout naturellement de base au culte chrétien dès l’origine. On comprend donc que bientôt, la lecture est vécue dans un cadre de temps délimité, dans une occasion (le culte) bien définie, avec une solennité propre à préserver l’importance accordée aux textes et devant une assemblée plus nombreuse, ce qui demande une pratique orale techniquement différente. Toutes ces raisons conduisent à adopter la manière de lire qui a cours dans des circonstances semblables à cette époque : allongement des syllabes, phrasé plus lié, adoucissement des modulations. C’est la cantillation.
 

La cantillation

« La lecture publique dans cet univers (celui des premiers siècles)... est une cantillation, forme qui tient le milieu entre la récitation uniforme et la psalmodie. Chacun sait que la voix humaine a des inflexions extrêmement variées, même pour la parole la plus simple : lorsque la lecture est destinée à une assemblée plus nombreuse, le rythme des paroles, les degrés de hauteur de la voix se font plus précis, le son est plus fort. Bref, le lecteur se trouve amené à organiser cette lecture en fonction de l’auditoire qu’il veut atteindre. Il est une infinité de différences entre le langage simplement parlé et le chant. Boèce fait fort bien remarquer dans son traité de musique que le langage parlé va vite et l’auditeur risque de laisser échapper quelque mot ; que le chant est lent et accentue le sens des paroles, et qu’à mi-chemin entre les deux genres, la récitation des poèmes historiques permet d’accentuer dignement les paroles sans toutefois atteindre à la précision d’un chant.(...) 

 

 « A l'état élémentaire, la cantillation a des caractères essentiels : 
- elle concerne la prose et non les vers (psalmiques); 
- la lecture cantillée se fait sur un nombre restreint de degrés; 
- la cantillation est une amplification de la parole et non un ornement; 
- elle suit le rythme oral de la phrase; 
- les ornements qui interviennent sont une ponctuation (disjonctive, conclusive, etc.). 
On reconnaît ici le type général des lectures chrétiennes épître, évangile. Les différences relèvent du détail.» S. Corbin, l'église à la conquête de sa musique, Gallimard, 1960, p. 62 
 

  C’est un art difficile, car il s’agit d’adapter la formule musicale à des paroles mouvantes, constamment renouvelées (alors que le chant régulier a des paroles fixées une fois pour toutes). ( S. Corbin, l'église à la conquête de sa musique, Gallimard, 1960, p. 42-43)

Le souci de la forme

Il ne faudrait pas croire que l’on s’installait ainsi dans une manière de lire monotone et dont le souci du contenu était négligé. La cantillation n’est pas le « recto tono » pratiqué bien plus tard. Malgré tout, cet « art difficile » réclamait beaucoup de vigilance. D’ailleurs, le monde romain d’une façon générale considérait la formation à la lecture comme une nécessité primordiale :

« Que l’enfant sache où il faut reprendre haleine, à quel endroit faire une pause dans le vers, où le sens finit et où il commence, quand il convient d’élever et de baisser la voix, (ici il s'agit des accents aigus et graves.)
quelle modulation il faut donner à chaque phrase, quand il faut ralentir, accélérer, passionner, adoucir ; tout cela ne peut être montré que par la pratique même. »  ( Quintilien, Institution oratoire, Les belles lettres, 1975, p. 124 § VIII.1, tome I, livre I.)

La pratique rituelle chrétienne devait sans cesse être remise en cause pour éviter de perdre cette notion fondamentale de « goûtée et partagée » , ou, à l’inverse éviter que le lecteur artiste ne prenne plus de place que le texte. Ainsi une réaction de Jérôme au IVe siècle :

« Nous devons chanter et psalmodier et louer Dieu plus avec notre cœur qu’avec notre voix. C’est là le sens de " chanter dans vos cœurs au Seigneur " (cantantes... in cordibus Vestris...) que les adolescents le sachent ; que tous ceux-là le sachent dont l’office est de psalmodier à l’église : on doit chanter à Dieu non pas avec la voix, mais avec le coeur. Non pas à la façon des acteurs de la tragédie, en soignant sa gorge et son pharynx avec une potion adoucissante, pour faire entendre des mélodies et des chants de théâtre au sanctuaire, mais dans la crainte, la pratique et la connaissance des Écritures. Un homme quel qu’il soit, même si on doit dire de lui qu’il est cacophone, s’il est bien pourvu de bonnes œuvres, il est un bon chantre auprès de Dieu. Que le serviteur de Christ chante pour que les paroles qu’il lit paraissent plaisantes, et non pas sa propre voix !»
(Jérôme, Commentaire de l'Epître aux Éphésiens, III, 19. Cité in S. Corbin, l'église à la conquête de sa musique, Gallimard, 1960 p.187)

Le Haut Moyen Age
Les lecteurs

Mais, d’une façon générale, beaucoup plus que l’excès esthétique, il semble que ce soit la pauvreté de la lecture qui soit répandue. Pendant longtemps l’ordination des lecteurs a marqué l’importance accordée à la lecture, puis le chant a pris une place considérable dans les offices. L’extension du christianisme dans les peuples barbares, les déchirures profondes du haut moyen âge, font que la pratique liturgique se cherche. La lecture publique est essentielle pour les populations analphabètes, mais il est parfois difficile de trouver de bons lecteurs. On fait appel à des adolescents pour tenir cette lourde charge, on se contente de peu, par ignorance ou négligence. Des voix se font entendre pour remettre les choses à leur place, tel Isidore de Séville, au VIIe siècle :

« Des lecteurs. - Dans de si grandes choses, il est besoin d’une finesse de connaissance grâce à laquelle chaque élément est prononcé à propos et conformément à sa nature ... Car la plupart des lecteurs, étant inexpérimentés, se trompent sur les accents des mots et les savants (laïcs) ont l’habitude de se moquer de notre maladresse et disent du mal de nous, jurant que nous ne savons pas de quoi nous parlons.
Ensuite, la voix du lecteur sera simple et claire, s’adaptant à tous les types de déclamation, virile, sans négligence ni accent campagnard ; ni molle ni efféminée, elle ne doit rappeler en rien les voix de femme. (Le lecteur) se tiendra avec gravité, évitant tout mouvement corporel. Il doit tout faire pour toucher les oreilles et le coeur de peur de se donner à regarder plutôt qu’à entendre. L’ancienne tradition est que les lecteurs mettent leur soin principal dans la prononciation, pour qu’on puisse les entendre malgré le bruit. De là vient que les lecteurs étaient appelés crieurs ou brailleurs. » ( Isidore, De ecclesiasticis officiis, II, chap. xi. Cité in S. Corbin, l'église à la conquête de sa musique, Gallimard, 1960 p.181)
 

La formation des lecteurs

Si la cantillation primaire de ces lectures anciennes était éloignée du langage parlé, on remarque des réactions dans l’Eglise pour entretenir une vigueur du phrasé qui préserve les émotions et le sens du texte, ainsi Raban Maur au IXe siècle :

« Le lecteur tel que le veut Raban doit d’abord bien connaître le texte qu’il est appelé à lire. Il doit avoir compris le sens des mots, repéré la distinction des paragraphes, saisi la suite des transitions et des finales. Il doit ensuite bien discerner les divers genres d’expressions : le simple exposé, la manière d’exprimer la souffrance, l’indignation, le reproche, l’exhortation, la pitié, la manière de questionner. Le lecteur doit connaître, en outre, les lois de l’accentuation pour savoir sur quelles syllabes faire porter l’accent, car il y a beaucoup d’expressions qui changent d’intonation selon l’accentuation des mots. De plus, il convient que le lecteur veille à ne parler ni trop haut, ni trop bas : qu’il n’ait pas une voix brisée, fêlée ou efféminée, que sa voix ne soit ni enflée, ni haletante, mais qu’il articule bien, parle d’une manière égale, avec calme et clarté. Enfin, il doit prêter attention à l’attitude de son corps : celle-ci ne doit pas être effrontée, mais pleine de gravité, car le lecteur s’adresse aux oreilles et non aux yeux, il ne doit pas chercher à avoir des spectateurs mais des auditeurs.

On était loin de la lecture « recto tono » ou de la mélopée sur deux ou trois notes de l’Office monastique récent. La lecture publique préconisée par Raban Maur est une lecture déclamée, qui exprime dans ses modulations non seulement toutes les nuances du texte, de l’exposition à l’interrogation, mais toutes les passions du coeur humain : indignation, reproche, pitié, souffrance, joie. Nous sommes aux abords du traité de l’art dramatique. D’autant que la déclamation entraîne nécessairement une certaine mimique : l’homme qui veut exprimer par ses lèvres des sentiments intenses ne peut le faire sans que son visage soit attristé ou manifeste la joie, sans que ses mains viennent seconder la voix pour souligner l’affirmation ou la négation, donner de la vigueur à la manifestation de la colère ou de la tendresse, à l’expression de l’amour. »
(Raban Maur, De l'institution des clercs, livre 2 chap. 3. Cité et commenté in B-D. Berger, Le drame liturgique de Pâques, Beauchesne, 1976, p. 43-44)

Tout en marquant avec force la différence entre l’acteur et le lecteur, on tendait à refuser une lecture qui ne serait qu’une sorte de mélodie pauvre ne rendant aucun compte de la vie du texte biblique.
La nécessité de former les lecteurs est bien présente dans l’histoire de l’Eglise au moyen âge :
Pierre Lombard au XIIe siècle écrit :

« Pour les fonctions propres au lecteur, il était nécessaire avant tout de savoir lire et bien lire... voix assez claire... science des écritures, qui permette au lecteur de comprendre ce qu’il lit... connaissance de l’accentuation, prononciation distincte, lecture intelligente, qui distingue qui est indicatif de ce qui est interrogatif, qui place les pauses au bon endroit. " Quand on n’observe pas ces règles," ajoute Pierre Lombard, " on ne se fait pas comprendre et on provoque la risée des auditeurs. " »
(Sentent. lib IV de sacramentis, dist.XXIV, de ordine, N°4)

Latin et langues vulgaires

Ce texte sera le dernier cité, en effet, à qui s’adressait-il ? Quand Pierre Lombard dit «on ne se fait pas comprendre» il parle des clercs, de tous les gens cultivés qui connaissaient le latin. L’énorme masse du peuple ne comprend plus les lectures depuis déjà plusieurs siècles. Après le Ve siècle, seuls ceux qui ont appris à écrire peuvent comprendre le latin, les autres savent le sens des principales paroles liturgiques mais ne sont pas à même d’écouter une lecture biblique. D’ailleurs les lectures sont devenues courtes et rares. En 813, le concile de Tours préconisera que les homélies soient traduites en langue romane, ce qui était la moindre des choses. Mais des lectures il n'en est pas question.

Plus tard, la situation n’évoluera pas, d’autant que « au Moyen Age, l’habitant du Limousin ne comprenait pas grand-chose à la langue parlée en Bourgogne, et aucun des deux ne comprenait ce que disait un Parisien. Chacun d’entre eux pratiquait une seule langue, le parler de sa région, et seuls les clercs savaient le latin, qui était, de plus, la seule langue écrite. » (H. Walter, le français dans tous les sens, R. Laffont 1988, p. 66 )

Alors que la réforme protestante naissante répand l’usage des langues vulgaires dans le culte, le concile de Trente dans sa XXIIe session du 17 septembre 1562 (De sacrificio Missae) condamne ceux qui rejettaient, dans la célébration de la messe, l’usage de la langue latine. Ainsi, jusqu’au Concile Vatican II, dans la deuxième moitié du XXe siècle, les lectures bibliques à la messe ne seront pas compréhensibles par les fidèles (A part quelques cas de lectures " farcies " où le texte latin alternait avec des paraphrases en langue vulgaire.). Restera l’usage du missel, qui implique de savoir lire, et, pour ceux qui le pourront, la lecture en privé au gré des fluctuations entre interdits, tolérances et autorisations pendant des siècles.

 Auteur : A. Combes